Le Classicisme en littérature

1. À l’origine du classicisme

1.1. Définition de la notion

Comme tous les termes généraux qui sont d’autant plus vagues qu’ils nous sont familiers, il est malaisé d’élucider ce que recouvre la notion de classicisme. Pour l’opinion commune, serait « classique » toute œuvre grande et belle qui aurait passé l’épreuve des ans, toute œuvre qui présenterait un caractère esthétique manifeste et confirmé par le jugement des siècles.

Mais, à ce compte, n’importe laquelle des plus admirables productions de l’esprit humain serait classique : à divers titres, les œuvres de Shakespeare, de Dante, de Dostoïevski en seraient les exemples les plus probants, tout comme celles des meilleurs écrivains dits « romantiques » (→ romantisme). 
Accorder l’appelation de « classicisme » à la seule beauté reconnue et éprouvée par le temps conduit ainsi vers des contradictions et des confusions. Si l’on cherche à cerner la notion de plus près, on s’aperçoit que, pour nombre d’œuvres, il vaut mieux parler de « tradition classique ». Cela induit que ces œuvres sont belles en soi, que l’histoire a approuvé le jugement des contemporains, mais qu’elles offrent aussi les signes évidents de la mesure, de la discrétion – toutes qualités appuyées par la pureté de l’expression. En ce sens, le classicisme serait alors la traduction fine et nuancée de sentiments éternels transposés par la perfection d’un art. À cela, il faut ajouter le sens de la rigueur et de l’ordonnance, ce qui implique un réflexe de méfiance à l’égard de tout ce qui est instinctif, primaire et non contrôlé. 

2. Les grands auteurs classiques et les principes du classicisme

Quels sont les grands écrivains du classicisme ? On pense avant tout à Molière, à Racine, à Boileau, à La Fontaine et à Bossuet, auteurs dits « classiques » par excellence, même s’ils ne sont pas les seuls. Ces écrivains ont laissé à la postérité un certain nombre de textes théoriques – textes qui, dans la seconde moitié du xviie siècle, tendent tous vers un idéal moral et esthétique identique.

2.1. Une vision esthétique et morale

Cette communauté de goût, qui aboutit au remarquable essor de la prose et de la poésie françaises, s’exprime dans quelques grands principes qui fixent les caractères généraux du classicisme. Boileau s’en fait l’écho en 1674 dans son Art poétique.

L’imitation des Anciens

D’abord, tous les écrivains classiques sont d’accord pour prôner l’imitation des Anciens, c’est-à-dire l’imitation des thèmes abordés par les écrivains de l’Antiquité gréco-latine : « On s’égare en voulant tenir d’autres chemins », comme l’indique La Fontaine. Ainsi, toutes les pièces de Racine, sauf Bajazet (1672), puisent leur matière dans l’Antiquité.

La maîtrise de la nature et de l’âme

Ensuite, si « la principale règle est de plaire et de toucher » (Racine, préface de Bérénice, 1670) – règle érigée en loi par La Fontaine et par Molière –, on ne peut toutefois y parvenir qu’en restant soucieux de la vérité et du naturel, et, inversement, en se détournant du singulier et de l’exceptionnel. Ainsi, il s’agit de suivre la nature : « Lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d’après nature » (Molière, la Critique de l’École des femmes, 1663). Il s’agit aussi de chercher l’homme permanent et éternel par-delà les particularités, dans une constante quête de la vraisemblance : « Il n’y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie » (Racine, préface de Bérénice, 1670).

Il importe également de se rendre maître, pour reprendre les mots de Nietzsche, du « chaos intérieur » pour le « forcer à prendre forme », d’éviter de donner libre cours au délire de la raison, quelles que soient les troublantes zones d’ombre que l’auteur porte en lui. On préférera à ces excès des « pensées vraies et des expressions justes » (Boileau, préface de l’, 1674) : elles visent à donner de l’homme une idée inaltérable et purifiée, en dépit des contradictions de l’âme.
Aucune envolée de l’imagination, nul dérèglement, nulle fabulation ne sont donc recherchés. Ce qui est privilégié, c’est une « action simple chargée de peu de matière », puisque « toute l’invention réside à faire quelque chose de rien » (Racine, préface de Bérénice, 1670).
L’ordre et la clarté, l’équilibre et la perfection, l’analyse et la vérité, la raison et la vraisemblance sont les valeurs du classicisme.

La recherche du beau absolu et du bien

Enfin, cette discipline et cette éloquence sont inséparables de la certitude qu’il existe un beau absolu. Lorsque La Bruyère écrit qu’« il y a dans l’art un point de perfection […] », il se fait l’interprète de tous les écrivains du temps : plus que des auteurs, ils se veulent des artistes. Mais cet amour de la beauté est autre chose que le goût d’un pur plaisir esthétique. De là une avidité pour le métier d’écrire avec une application soutenue, une sorte de culte du travail bien fait : bénies soient les règles qui contraignent le créateur ; les difficultés ne brisent l’élan que de ceux qui manquent de souffle.

Cependant, si quelque obscure et inconsciente raison attire les écrivains vers ce beau absolu, vers cette peine et ce labeur d’écrire, il ne faut pas oublier que cette ascèse se propose aussi un autre but : rendre l’homme meilleur. Siècle moralisateur qui se passionne pour la querelle entre les jansénistes et les jésuites, le xviie siècle ne conçoit l’analyse morale – si intimement mêlée à son art – que comme une tentative pour parfaire les individus (→ jansénisme, Port-Royal).
Le beau va donc de pair avec le bien : « L’éloquence n’est inspirée d’en haut que pour enflammer les hommes à la vertu » (Bossuet, Discours à l’Académie, 1671).

2.2. Un magnifique désordre aussi

Les grands principes du classicisme étant ainsi définis, il reste à savoir si, d’une part, ils coïncident avec la totalité des œuvres inscrites entre 1661 et 1685 (La Bruyère et Fénelon sont déjà des écrivains qui amorcent le xviiie siècle), et si, d’autre part, les plus parfaits classiques ne s’en affranchissent pas.

L’idéal formulé par Boileau dans son (1674) ne livre qu’une image partielle de l’époque. En effet, il est difficile de tenir pour classiques le Roman bourgeois de Furetière (1666) et, à plus forte raison, les Lettres portugaises (1669), qui s’écartent singulièrement des canons esthétiques et moraux respectés par la Princesse de Clèves (1678) de Madame de La Fayette. Par ailleurs, où situer le cardinal de Retz, qui rédige ses Mémoires à partir de 1675, soit à l’apogée du classicisme ? Sans doute s’agit-il d’un de ces auteurs « irréguliers » venus troubler par son génie l’horizon classique…
Pour ce qui est des écrivains dits « classiques », il est aisé de voir qu’ils ont aussi parfois des élans qui les arrachent à leur siècle. En effet, on trouve le « romantisme des classiques » aussi bien dans les envolées lyriques de Bossuet que dans les impressions fraîches et spontanées de Mme de Sévigné devant la nature, quand ce n’est pas dans certaines familiarités des vers de La Fontaine.
Et que dire de Racine ? Il faut ici considérer la disposition selon laquelle sont agencés les éléments constitutifs de ses pièces en rapport avec les sujets, les passions dont elles se font l’écho. Or, la magnifique ordonnance des tragédies de Racine masque mal un magnifique désordre, le désordre même de la vie. Mais pour reprendre les mots de Charles Péguy : « Ordonnance ne veut pas dire ordre ». Ou encore cette phrase qui s’applique si exactement à Phèdre (1677) : « Cette impeccable ordonnance, loin d’être toujours un ordre, recouvre souvent les pires désordres […]. »
Ainsi, le décalage entre la profession de foi exprimée dans les textes théoriques et la création étant inévitable, aucune œuvre du classicisme français n’est jamais si pure qu’elle voudrait l’être.

3. Grandeur et limites du classicisme

« Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les lisent croient qu’ils auraient pu faire. » Tout ce que la notion de classicisme recouvre est dans cette phrase de Pascal. Être classique, pour le lecteur, c’est avoir l’illusion qu’un chef-d’œuvre coïncide si exactement avec son propre paysage intérieur qu’il paraisse venu de lui. Mais une question se pose : l’œuvre classique, si pleinement riche par son pouvoir de suggestion, par les résonances qu’elle suscite, satisfait-elle totalement ? Et satisfait-elle tout le monde ? Car de quel lecteur, de quel spectateur s’agit-il ?

Nietzsche avançait que l’œuvre classique offre une certaine perspective de civilisation à une très petite minorité de la population, et que son origine aristocratique l’éloigne du plus grand nombre. S’il a raison, alors on peut douter qu’une œuvre classique soit aussi réussie qu’elle le veut si elle n’est réservée qu’à quelques-uns. Et, à force de refuser ce qui est « compliqué, incertain, flottant, mystérieux », à force d’« imposer aux prétentions brutales des couleurs, des sons et des formes, la loi d’une intellectualité raffinée et claire », elle passe parfois à côté de l’homme, en dépit de sa volonté d’en exprimer l’essence.
Ainsi, par la faute de cette « froideur », de cette « lucidité », de cette « dureté », de ce « besoin d’éternisation » de cet « art d’apothéose » (ce sont toujours les termes de Nietzsche), le classicisme français, « ordonnateur, hautain envers l’animalité, sévère pour le cœur, désagréable, sans bonhomie, hostile au burlesque, généralisateur, volontaire », porterait dans sa perfection même les germes de son déclin. Un déclin intimement lié à celui, parallèle, du pouvoir monarchique, auquel l’effervescence philosophique et scientifique des Lumières et la radicalité de la Révolution française porteront un coup fatal.

D’après l’encyclopédie numérique de Larousse
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